22/09/2005

Vous aurez de mes nouvelles. Ricochets

Imaginez un appartement dans la nuit. Dehors les gros yeux bouffis de sommeil des rares voitures dessinent des rampes de lumière sans cesse changeantes, qui font sur le rideau et leplafond comme une compagnie.

A l'intérieur, tous les signes d'une vie ordinaire sont rassemblés là , sodats muets, au garde à vous d'un désespoir tranquille qui se refuse à dire son nom, le linge étalé du jour de repassage, les petits tas pliés et symétriques, l'odeur du pot au feu et la télévision en marche qui ronronne dans le séjour comme un animal familier.

Plus l'angoisse, partout, stagnante, quasi palpable.

Dans le salon, courbée dans un fauteuil trop grand pour elle, une jeune femme aux yeux clairs et à la voix douce, brisée par l'émotion, raconte qu'elle ne dort plus , où si peu, qu'elle a perdue beaucoup de poids, qu'elle se cogne partout et laisse s'échapper les objets. Elle se plaint des hanches, du dos et du cou, de cette douleur lancinante qui la mord comme un sombre reptile et la rive au sommier, forcée de s'arc-bouter pour parvenir à se relever, cassée en deux par l'effort. De ses difficultées pour s'habiller, de son dégout croissant d'elle même , sa fuite devant le miroir, et son corps rompu qu'elle ne supporte plus, du train quotidien qu'elle n'arrive plus à prendre et de ses jambes qui se dérobent sur le chemin du travail.

Elle dit, dans un sourire terrible à peine formulé, qu'il lui arrive souvent de s'écrouler sous un porche et d'éclater en sanglots, que les rengaines à la radio la bouleversent, répétant comme un psaume ou une litanie que c'est physique, s'obstinant à vouloir localiser cette sensation de mort au travail qui s'insinue en elle , comme un grand froid, à son corps défendant et lui échappe.

Comme se sont échappés ce soir là mari et fils, incapable de supporter d'avantage ce trop plein de souffrance et de désarroi.

Il  est onze heures du soir et ils attendent dehors en fumant des cigarettes. La jeune femme n'a pas dormi effectivement depuis bien trop longtemps. Il y a dans son regard bleu qui ne cille pas, comme un au delà de l'épouvante, une digue rompue d'où l'on revient rarement, sinon transformé, méconnaissable.

Sur l'écran du téléviseur, un présentateur impeccable et gouailleur promet un voyage de rêve à un jeune couple énervé.

Soudain le jeune femme se bouche les oreilles et hurle qu'elle n'en peut plus, que le monde génère trop de terreur, qu'il faut sauver les enfants, au moins les enfants.

Le docteur, dépêché sur place en urgence, l'écoute, puis lui propose l'hospitalisation, en vain.

C'est un jeune interne , qui fait là ses premières armes, les fesses en gouttes d'huile, posé au bord  de sa chaise comme un oiseau malhabile, qui tente maladroitement de la rassurer , mais pense malgé lui à sa jeune épouse, à sa poitrine, à sa chaleur sous les draps, et que çà n'est vraiment pas une vie les visites de nuit, qu'il ne faut pas craindre de se perdre dans le dédale des citées, qu'on risque au retour de retrouver sa voiture abîmée, et qu'à s'introduire comme çà chez des inconnus on ne sait trop ce qui nous attend.

Au bout d'une heure de palabres, le médecin lui fait une piqûre, mélange de calmants et de neuroleptiques, la jeune femme se débat un peu, mécaniquement, murmure que ce n'est pas juste, puis son corps trop longtemps comprimé , corseté de chagrin, se détend d'un coup et s'affaisse comme une poupée de chiffon dans ce fauteuil immense.

Le médecin la couvre comme on couvre un enfant et laisse une lettre pour le psychiatre qui va la suivre.

Il referme doucement la porte derrière lui et pousse un gros soupir.

La  télèvision est restée allumée, un ministre au sourire patelin parle de solidarité.

Les commentaires sont fermés.